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Le morphinomane

Posted in Feuilles volantes

Alors on s'inquiète un peu.

On décide de renoncer à son habitude chérie... Pas aujourd'hui : demain. Et l'on remet de jour en jour. Mais quand arrive le moment de la décision, le courage défaille, la volonté n'est plus. Sitôt qu'on a cédé bien lâchement, le remords vient et l'espérance, la certitude que demain on sera plus fort. On n'est jamais plus fort demain.  

Et le poison devient la grande, l'unique nécessité de l'existence. Loin de lui, on n'est bon à rien. Pour manger, pour dormir, pour être intelligent, pour être soi, il faut fumer, ou boire, ou se morphiniser. Sans cela c'est le vague à l'âme, l'impossibilité de fixer son attention, c'est l'abrutissement, la torpeur, l'hébétude. Seul le poison fait retrouver l'excitation nécessaire, et chaque jour il faut une dose un peu plus forte pour une excitation plus courte chaque jour. 

Cependant on maigrit, on pâlit, on est triste. On est facile aux larmes et prompt à la querelle. L'idée fixe domine tout. On prend la vie et les hommes en grippe. La mémoire se noie, l'esprit n'est plus lucide, le corps est faible, on vieillit vite. D'ailleurs on ne dort plus, on somnole péniblement ; on ne vit plus, on végète languissamment. 

A cette phase, essayez un peu de sevrer l'intoxiqué de son poison. Cela le rend atrocement malade. Le fumeur, sans sa cigarette, n'est qu'énervé et irritable ; l'alcoolique sans son alcool a du delirium tremens, des hallucinations, des crises de fureur et de véritable folie ; et les pauvres morphinomanes ! Il faut les entendre pleurer, supplier et hurler après leur bien-aimée morphine ; ils se traînent à genoux, ils vous implorent à mains jointes ; ils feraient toutes les bassesses. 

Et ça finit lugubrement : la mort à l'hôpital, le suicide ou l'asile d'aliénés. Le remède ?... Il n'y en a pas d'autre que l'isolement, l'internement dans une maison de santé, loin des parents, loin des amis, sous la garde d'un médecin qui vous règle la dose et la diminue peu à peu. Le traitement est dur et long. Avec leur isolement et leur douche, les médecins vous refont une volonté. Vous rentrez guéri dans le monde... Et vous recommencez, le plus souvent, six mois après.


M. de Fleury, Introduction à la Médecine de l'Esprit, p. 347-349, alcan, 1897.

Que sais-je ? La volonté - par Paul Foulquié.